Cinq 7

MAI LAN



BIOGRAPHIE

Il y a des instants dans l'existence qui ne s'expliquent pas, qui s'acceptent pour ce qu'ils sont. Des instants magiques, aux couleurs changeantes, à l'interprétation libre, loin des mots qui classent, qui coupent. Des instants qui savent que ce qui compte n'est pas la vérité. On parlera d'art délicieux. Mai Lan emploie souvent cette expression. Et sa musique pourrait se définir ainsi.
Il y a ce fil, tendu dans le vide, ce fil séparant le ridicule du sublime, poussant à expérimenter, quitte à côtoyer la honte, prompt à révéler des mondes interdits, des failles spatio temporelles et des vies parallèles à celui qui tente sa chance. Quand on quitte le pourquoi, le comment, les références et étiquettes et que l'on plonge dans l'inconnu, l'excitation, le laisser aller. On plonge oui, et on créé. Véritablement.
Notre époque a un problème: elle s'est crue obligée de choisir entre absurde et réalité, magie et divertissement. Résultat: elle stagne, bégaye, développe une drôle de nostalgie pour des époques qu'elle n'a même pas connues. Bien sûr, la liberté d'être ce que l'on veut n'est pas morte. À l'heure où les disques pleurent leur âge d'or, raconter des histoires (car il ne s'agit que de ça) devient encore plus indispensable. Quand tout le monde veut tout savoir sur tout, il faut alors encourager chaque tentative d'évasion incontrôlée. Partir en quête des brumes magnifiques. Celles de Mai Lan (prononcer Maïe Lane).
Parisienne. Kiki Picasso comme daron. Une maman vietnamienne, artiste également. Un frangin cinéaste, Kim Chapiron. Une famille mélomane, partageuse de sensations, ouverte sur les mondes (même invisibles). C'était elle, dans le film Sheitan (du frère, donc), qui chantait avec une voix d'ange des choses horribles. Une comptine à la violence enfantine jubilatoire. Le titre, c'était “Gentiment, je t'immole”. Prometteur. Comme une menace de velours. Une certitude d'après.

Mai Lan aurait probablement voulu sortir ce premier album éponyme (12 titres) bien plus tôt: “Je crois que la musique a toujours été en moi sans que je mette vraiment le doigt dessus. Et puis je faisais mes fringues avec une amie.” Elle fonde sa marque: +BEZEMYMAILAN+. En fait, elle compose déjà. Les notes et les atmosphères se parent de tissu, c'est tout. “On fait des vêtements à la fois ethniques et extrémistes, qui mêlent le moderne à l’ancien. C’est une façon de faire qui se retrouve dans la musique. Cette façon de s’imprégner de plein de choses différentes, de plein d’univers. Et puis, de tout prendre à contre-sens, de tout utiliser dans un espèce de délire ludique et exalté, de se nourrir de tout, sans limite, sans rien se refuser.” On la devine impatiente, effrayée même, certainement enthousiaste à l'idée de ne pas avoir le temps de tout inventer, de tout explorer. Mai Lan a pourtant bien fait d'attendre. Ce disque n'est ni un caprice d'adolescente pressée ni une réflexion aux notes molles. Non. Ce disque est moins une première fois qu'un millième voyage enfin immortalisé sur une pellicule libre, fière. Mai Lan ne prêche jamais, ne conseille même pas. Elle tend un ticket pour un trip. On écrit “trip” parce que cet album mouvant, à la fois pop, folk, artisanal et viscéral, au sourire en coin, à l'identité probablement indestructible, est en anglais. À part une chanson sur les huitres. Celles de Lewis Carroll plus que d'Arcachon évidemment... Un voyage psychédélique, même si Mai Lan trouve ça très réducteur (elle a raison), où l'on croise des sacs à main sans bras mais avec une âme, des créatures imaginaires et pourtant bien là, un hymne à l'amour, le vrai, celui qui justifie tout, des pilotes de courses allemands qui n'en sont pas, des sorcières et des couples, des amis autrefois fous, des fleurs de mort, des souvenirs d'Arizona, des enfants qui ont grandi sans brader leurs rêves, de ces angoisses temporelles qui font de l'homme ce qu'il est, un yoyo de doutes profonds et de joies intenses, au centre inutile.

Mai Lan est entrée en musique à l'âge de 7 ans. Piano classique + tous les disques familiaux. Du jazz au punk, des Nocturnes de Chopin à MC Hammer, inconsciemment, elle écoute et choisit, apprend et engrange. “Je fais mes petits bidules depuis que je suis toute gamine. Des petits dessins, des petites histoires, des petites chansons. Au piano, je composais des choses mi rigolotes, mi morbides. Ca faisait bien rigoler ma famille.” dit-elle. Ses références? En voici quelques unes: “Ryuichi Sakamoto, l'album “Beauty”,Junior Murvin, son “ Police and Thieves”, Les Beatles, évidement!, Schuman, Ella Fitzgerald, la bossa nova, Phill Glass, le Moonchild de Pharoah Sanders, le rap mélodique: KRS One « Step into a World », LL Cool J « I need love », De la Soul, Fugeela, ce genre de choses… Il y a eu cette période pendant mon adolescence où on était à fond dans la new Jack. Zhane, Salt’N’Pepa etc… Sinon, j’ai un amour fou pour Sade. Lauryn Hill, Kate Bush, Suzanne Vega. J’adore Gotlieb. Tim Burton. Les Goonies. “L'Écume des Jours”, Kusturica. Et milles autres choses que j'oublie... Je crois que je n’aime que les choses barrées, en fait… Je ne sais pas si ça se ressent dans l’album? Je pense que le concret, c’est relou. L’art doit servir à s'échapper de la réalité.” Pour mieux la traverser. Ce disque ne la démentira pas. Pour aimer Mai Lan, il faut la suivre aveuglément. Fermer les yeux et partir. C'est dans l'oubli que la beauté s'incarne. Elle précise: “J’ai aussi mis du temps à trouver où je voulais aller. Comment j’allais exprimer mon truc. Je suis très très heureuse de cet album parce que je ne pouvais pas faire plus personnel. J’assume tout, j'adore tout. Je pense que je ne pouvais pas espérer mieux. On est allé au bout de chaque truc. On, c’est moi et Max. Max Labarthe. A la base il est ingé son. Il est réalisateur et co-compositeur de tout l’album. C’est lui qui a joué tous les instruments sur le disque...” Et accessoirement son meilleur amis depuis le CP. Max qui, quand il monte sur scène, se fait désormais appeler Schumacher. Ils se sont trouvés, pas de doute. Deux esprits frondeurs, décidés, ayant compris que la magie ne s'expliquait pas mais qu'elle pouvait se capturer le temps d'une chanson.
“Toutes mes réflexions relevaient de l’inconscient total. J’ai essayé de me poser, de réfléchir, d’intellectualiser mais ça ne fonctionnait pas du tout. Dans notre méthode de travail avec Max, tout est instinctif mais tout aussi répond à des codes comme si on respectait un dogme. Un dogme inconscient. Max et moi, on est toujours ok pour aller vers des terrains interdits, super glissants, là où l’on peut tester des trucs mais où l’on n’est sûr de rien. Comme quelque chose de très technique mais totalement instinctif. Pas du tout dans la réflexion et les débats. Avec Max, on s’est développés ensemble. On est super connectés. C’est comme si on avait notre propre langage. Lui apporte tout le côté « prise de tête de son ». Moi, je suis plus dans le feeling, dans l’émotion, dans raconter un truc. Et Max va sound-designer tout ça. Un son recherché, pas forcément propre, L'album sonne très bricolé, mais tout est super léché, avec des petits bruitages, mille détails”.

Ce disque est une clé. Capable d'ouvrir bien des portes. Chez Mai Lan, il faut tout prendre. Se passer de guide et de professeur. Et se laisser porter. Dorothy et le cyclone, ce genre de moments où rien ne sert de lutter. Beau. Ici, la musique refuse de n'endosser qu'un seul costume. Elle préfère, aux codes rincés, les mélanges à l'audace qui emmène loin. Comme dans un film de Gilliam, qu'elle adore, Mai Lan se permet beaucoup et là encore, elle a raison: une folk aérienne croise des mains qui claquent dans un vent évocateur, un post punk danse sous une lune aux syncopes fédératrices, une intimité pop déchirée par des samples narquois, un ukulélé dévoile une communion éternelle, une hargne qui se mue en songe aquatique, une bossa cabossée sur un chemin fantôme, une country mutante que rien ne semble pouvoir stopper, des milliers de pointes multicolores transpercent ces 12 univers racés, sûrs de leur courage et de leur liberté.“J’ai envie que les gens, en écoutant le disque, l’associent à leurs histoires personnelles. Je n'ai surtout pas envie qu'on se sente comme je commande de se sentir, ou qu'on sache si je vais mal ou pas, ça n'est pas intéressant. On n’est pas obligé de toujours tout expliquer. Et pour moi l’art, ce n’est pas non plus “j’exorcise mes démons”. Il y a pas mal d’artistes qui privilégient l’approche quasi psychanalytique de la musique, pour “aller mieux”. Moi, je suis pas du tout là-dedans. Je suis dans l’art jouissif, j’aime quand on va très loin et à la cool. Sans prise de tête, sans en discuter. Comme si c’était normal, comme ça. Je me suis rendu compte de tout ça après l’écoute de l’album parce que quand je l'ai fait, je n’y pensais pas du tout. Et je me suis rendu compte qu’il y avait un délire « 100% », mes chansons sont toujours très expressives. Comme un gosse, tu te prends les histoires dans la gueule et même si elles ne sont pas raisonnables et pas possibles, toi, tu t’en fous, tu prends le truc, parce que c’est cool... Je veux que ma musique soit ludique et étonnante. Je veux que l’autre en face s’éclate. C’est pour ça que les morceaux sont si riches: on est tout le temps en train d’esquiver le moment où tu vas t'emmerder. Ca, c’est aussi un trait de fabrication chez nous.
Nos chansons sont des amoncellements de choses mûrement réfléchies, comme un château de cartes. Peu importe ce que l'on fait, il faut toujours que ce soit délicieux.” Délicieux, encore et toujours chez Mai Lan. L'instinct et l'instant. L'album a été enregistré à la maison, tout au long d'une année riche en émotions, en création. Juste terminé aux studios ICP. C'est Max qui a réalisé et mixé le disque. Mai Lan et son duo-gang, qui pourraient traverser des océans monstres, des continents sauvages pour dénicher une mélodie. 12 chansons et des mélodies partout. Une évidence. Quasi une obsession. Nous sommes en 2012. Si les Mayas et Roland Emmerich ont vu juste, Mai Lan ne sortira jamais de deuxième album. Ce serait regrettable. Pour ne pas dire plus.

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