BERTRAND BELIN
Ça commence par un pont. Ou une passerelle, pour les plus timides. Du rivage de « La
Comédie », dénouement ultra existentiel de Tambour Vision, à celui de « L’Inconnu en personne »,
cultivant une intériorité synthétique qui ne demande qu’à être partagée. Un « état de nos coexistences »
refusant les jugements hâtifs. Le tempo s’accélère, les cordes s’élèvent avec grâce. Et le timbre de
Bertrand Belin résonne comme personne.
Depuis la parution de Tambour Vision, en 2022, on l’a vu dans deux films, Le Roman de Jim des
frères Larrieu (avec qui il avait déjà tourné Tralala) et L’Amour et les forêts, de Valérie Donzelli. Au
théâtre également dans « En travers de sa gorge » de Marc Lainé. Et puis il a écrit un nouveau livre, La
Figure. Où, en filigrane, il commente le théâtre de ses origines, flanqué d’un drôle d’alter ego, guide
dantesque, voix intérieure devenue camarade de chaque instant. S’y distingue, une fois encore, la
scansion de son verbe, son goût pour la structure circulaire. Lesquelles se retrouvent dans Watt. Bertrand
Belin manipule toujours une matière malléable, une pop volontairement égarée entre rock et chanson,
moirée de jazz et de blues, habitée par une question qui le passionne, au même titre que nous tous,
d’ailleurs : la verticalité.
« Mais de quel démon borné, de quel magicien étrange avez-vous donc peuplé votre ciel, vous
qui, aujourd’hui, le déclarez désert ? », écrivait Emmanuel Lévinas dans Difficile liberté. Il y a de quoi
douter, en effet. Décidément allergique au péremptoire, Bertrand Belin adresse avec Watt des « prières
païennes pour ses congénères », enregistrées avec le complice Thibault Frisoni dans leur studio de
Montreuil. Ainsi, Watt poursuit le propos de Tambour Vision – le lien à soi et à l’altérité – d’une
perspective plus intime encore. Dans « La béatitude », il parle de « butiner les fleurs du mal, avaler des
sabres, des couleuvres (…) Un jour, je serai de nouveau à genoux, j’aurai soif d’amour, mais ce soir…
c’est la trêve des confiseurs. » Serti de cordes tout droit sorties d’un vieux synthé Yamaha, ce morceau
« modestement épique », survenu sans crier gare, rapporte la joie, le malheur – la précieuse banalité de
ces instants où l’on descend fumer une cigarette sur un banc familier. Solitaire et néanmoins attentif aux
visages passants.
Ce que reflète le titre de l’album, Watt. Parce que cette unité mesure la puissance des chaînes
hi-fi, parce que le « what » (« the fuck » ?!) anglo-saxon, parce que le roman éponyme de Samuel
Becket. On y suit son anti-héros s’inscrire dans une longue série de domestications. Et qu’y lit-on, dès
les premières lignes ? « Monsieur Hackett prit à gauche et vit, à quelque distance de là, dans le demi
jour déclinant, son banc. Il semblait occupé. Ce banc, propriété sans doute de la ville, ou du public sans
distinction, n’était certes pas à lui, mais pour lui il était à lui. »
Il y a dans la dramaturgie de Watt, tant narrative que sonore, une étonnante souplesse.
Composant et enregistrant simultanément, Belin a construit aux côtés de Thibaut Frisoni l’un de ses plus
beaux édifices – mais pas pour autant le plus massif, la contradiction et la faille étant toujours de la
partie. Chaque piste du disque répond cependant à l’autre car il s’agit de « faire qu’une chanson ne
ressemble qu’à elle-même, et faire en sorte qu’elle appartient à un tout. » Y compris lorsqu’il n’est pas
seul derrière le micro (sur le morceau-titre, l’ami Rodolphe Burger est venu poser sa voix) ou que les
sonorités ont été jusqu’ici peu utilisées dans son corpus. En témoigne « Tel qu’en moi-même », à la
veine jazz influencée par Cole Porter ou le jazz savant des années 50, convoqué par des artistes appréciés
par Belin, tels que Doechii et Frank Ocean, mais également Lana Del Rey, autrice appréciée et
compositrice dont la gracieuse mélancolie pianistique trouve des échos ici et là au cours de Watt. Quand
la pulsation est contemporaine, l’élégance de l’harmonie s’avère patrimoniale. On admire également le
détournement soul façon Tindersticks de « Berger », allusion à l’idée de la famille : « Adieu l’amour
fou, bonjour la terre glaise/ Si j’avais un troupeau, j’aurais peur de le perdre. »






